A peine moins de quatre mois après son envol, la coalition hétéroclite [1] fédérale menée par le chrétien-démocrate Flamand Yves Leterme s’est écrasée sur des questions communautaires le 15 juillet.
Il avait déjà fallu pas moins de 6 mois après les élections du 10 juin 2007 [2] pour trouver un gouvernement de transition, dont le responsable restait le libéral Flamand Guy Verhofstadt, premier ministre des deux précédentes législatures (1999-2007), qui a fini par laisser la place le 20 mars dernier au sortant.
Pour comprendre comment on en est arrivé là, il convient d’expliquer certaines données fondamentales. La Belgique est un royaume d’environ 10 millions d’habitants, divisé en 10 provinces et 3 régions, dont 60% sont d’expression néerlandaise, l’immense majorité d’entre eux résidant en région flamande, une minorité de 100 à 150.000 personnes habitant en région bruxelloise. La grande majorité des autres sont d’expression française et résident en région wallonne, environ 3 millions, et en région bruxelloise, environ 800 à 900.000 [3], auxquels l’on doit ajouter probablement [4]
120.000 francophones résident en région flamande, essentiellement dans la périphérie bruxelloise, mais aussi à Renaix, en Flandre orientale et dans les Fourons, enclave limbourgeoise en province liégeoise, à la frontière néerlandaise [5]. Il convient de citer également la minorité germanophone, moins de 100.000 personnes, toutes en région wallonne le long de la frontière allemande, reliquat d’une concession de l’Allemagne suite à sa défaite de 1918.
Le néerlandais est la seule langue officielle reconnue en région flamande, tandis que le français et le néerlandais sont également reconnus en région bruxelloise, et le français en région wallonne. L’allemand est également reconnu dans les communes faisant partie de ces cantons de l’est où se trouvent les germanophones. Une exception relative à ces règles rigides sont les facilités linguistiques. Ainsi, plusieurs communes en Flandre et en Wallonie permettent à leurs habitants de s’adresser aux autorités administratives locales dans l’autre langue : c’est par exemple le cas de Mouscron ou d’Enghien en Wallonie, où les néerlandophones y sont minoritaires. Si ces facilités sont également accordées en périphérie bruxelloise, elles ne le sont cependant que dans les 6 communes où les francophones sont majoritaires, parfois largement (environ 60% à Rhode-Saint-Genèse et Wemmel, environ 80% à Drogenbos, Linkebeek, Kraainem et Wezembeek-Oppem). Elle ne le sont en revanche pas dans des communes comme Dilbeek, Vilvoorde, Zaventem ou Overijse, où les francophones représentent pourtant 15 à 30% de la population.
Sur le plan électoral, y compris lors des élections fédérales, chaque communauté vote pour ses candidats. Du côté francophone, les choses sont relativement simples car 4 familles politiques se partagent plus de 90% des voix francophones : Ecolo, le PS, le Centre Démocrate Humaniste (démocrate-chrétien) et le Mouvement Réformateur (libéral, avec une minorité défendant les « droits des francophones », le Front Démocratique des Francophones). L’extrême-droite et la gauche radicale y sont relativement marginalisées à moins de 10 %, la seconde étant divisée en plusieurs chapelles communiste, post-maoïste, trotskistes de diverses obédiences, chacune ne dépassant pas les 1%.
Du côté néerlandophone en revanche, les choses sont un peu plus compliquées car les 4 familles de pensées citées plus haut – dans le même ordre : Groen !, le SP.A, le CD&V et l’open-VLD – ne totalisent que 70% des voix néerlandophones, le Vlaams Belang d’extrême-droite y est le premier parti à environ 25% et la « Lijst De Decker », populiste de droite, y fait plus de 5%. En outre, 2 des partis dits « démocratiques » se présentent désormais en cartel avec des partis nationalistes flamands : le SP.A avec Spirit, la CD&V avec la Nieuw-Vlaams Alliantie (N-VA). Ainsi, le premier ministre sortant, ainsi que ses prédécesseurs, tous flamands depuis plus de 25 ans, ont été élus uniquement avec des voix flamandes.
Le seul endroit où la représentation est encore bilingue, c’est l’arrondissement électoral de Bruxelles-Halle-Vilvoorde, dit « BHV », composé des 19 communes de la région bruxelloise et de plusieurs communes flamandes de la périphérie, situées dans la province du Brabant flamand. La scission de cet arrondissement en deux est une exigence des partis nationalistes flamands depuis de nombreuses années, car il permet encore à des francophones d’élire en région flamande des représentants de partis francophones au niveau fédéral. La N-VA, notamment, en fait un casus belli, au point qu’elle a refusé de siéger au gouvernement fédéral, alors qu’elle était en cartel avec le CD&V, tant que cette question ne sera pas résolue.
La proposition des politiciens francophones qui est d’échanger l’intégration des 6 communes à facilité au sein de la région bruxelloise contre la scission de cet arrondissement, proposition qui au passage fait peu de cas des francophones dans les communes où ils sont minoritaires, est violemment refusée par les Flamands, dont la logique semble être de considérer chaque mètre carré de leur territoire comme sacré.
A moins d’une solution miracle, ou d’une concession de la part d’une des deux communautés, à priori impensable en l’état actuel, ou encore d’un passage en force de la majorité flamande - 88 députés contre 62 francophones - [6] la Belgique échappera difficilement à des élections législatives anticipées...où le cercle vicieux de politiciens Flamands élus d’autant plus facilement qu’ils jouent la surenchère communautaire auprès de leurs alliés nationalistes pourra reprendre à plein enfermant de plus en plus le pays dans cette impasse politique.
Le tout dans un contexte où, là comme ailleurs, le « cliquet néolibéral » continue de poursuivre son œuvre destructrice des acquis sociaux et des équilibres écologiques, mais ceci est une autre histoire...
Frédéric Supiot, lecteur-correspondant à Bruxelles






