La période des vacances estivales ne l’explique hélas certainement qu’en partie : la mort de Vassili Nesterenko le 25 août n’a pas eu beaucoup de résonance dans les grands médias français. Hormis un article du Monde dans sa page Carnet consacrée aux disparitions de personnalités, presque rien de significatif. Chez nos voisins, La Libre Belgique, elle, avec un article conséquent et approfondi de Marc Molitor, le 27 août, dont nous reprenons ici le titre, a su rappeler la dimension singulière du combat de cet homme qui restera sans doute incarné dans la figure de l’insurgé de Tchernobyl.
Injustement méconnu dans notre pays, ce physicien atomiste de réputation internationale, né en Ukraine en 1934, citoyen soviétique puis biélorusse, aura en fait donné à sa vie une trajectoire exceptionnelle, unique, emblématique d’une conscience devenant dissidente. On pourra même dire qu’il a donné sa vie à l’exigence que sa conscience, totalement basculée par l’explosion du réacteur à la frontière ukraino-biélorusse le 26 avril 1986, lui avait dictée. En effet, après avoir été jusque là l’un des serviteurs les plus décisifs de l’atome militaire soviétique – directeur général de l’Institut d’énergie atomique du Bélarus de 1971 à 1987, et constructeur en chef d’une mini-centrale nucléaire mobile pour l’armée soviétique (un réacteur destiné à alimenter en énergie les missiles mobiles SS-20 et SS-25) –, il deviendra immédiatement après la catastrophe l’acteur le plus inlassable et le plus tenace d’une politique de protection digne de ce nom contre le mal radioactif dans son pays, le plus touché par la contamination liée à l’accident.
Quelques heures après l’explosion, survolant en hélicoptère le réacteur en feu, il effectue des mesures instrumentales de la radioactivité, au prix de sa santé comme tous les autres “liquidateurs”, puis prône, sans succès, l’évacuation des populations d’une zone de cent kilomètres autour de la centrale. Dès lors, à contre courant de la politique du secret des diverses autorités nationales et internationales dans la gestion des conséquences de l’accident, malgré les réticences et les pressions, malgré les persécutions les plus graves finalement, et jusqu’à l’hostilité ouverte du dictateur biélorusse Loukachenko lui-même, il ne devait cesser d’alerter sur les conséquences à long terme de la radioactivité, en particulier de la contamination interne par ingestion chronique de radionucléides à faible dose, et s’attelait bientôt à organiser une riposte à la hauteur du constat de la multiplication des pathologies affectant les personnes les plus contaminées. En 1990, avec le soutien de Sakharov, Karpov et Adamovitch, il créait l’institut indépendant “Belrad”, dédié à la radioprotection de la population biélorusse, et particulièrement des enfants, organisme avec l’équipe duquel il aura, durant tout le reste de sa vie, secouru plus de 300 000 enfants par des campagnes de mesures de la radioactivité dans le corps et par des programmes de distribution d’un produit à base de pectine parmettant de réduire très significativement la charge en Césium 137, principal isotope radioactif ingéré avec l’alimentation.
Combattant d’une totale inflexibilité face aux négligences criminelles des autorités, dans son pays comme au niveau international (comme celles de l’OMS, devant le siège de laquelle il manifestait, il y a quatre mois encore, pour dénoncer sa collusion avec l’AIEA, l’agence onusienne de l’énergie atomique), il aura été une grande figure de dissidence contemporaine, dans un domaine tabou s’il en est du fonctionnement de nos sociétés. “Le lobby atomique international ne veut pas reconnaître les dimensions de la catastrophe chez nous, parce que si on les reconnaissait l’énergie atomique n’aurait plus le droit à l’existence”, affirmait-il.





